Harlem Désir

Député Européen / Secrétaire National du PS

“ON A TOURNÉ LA PAGE DU SOCIAL-LIBÉRALISME”

Posté le Mardi 2 juin 2009

INTERVIEW LA TRIBUNE.FR D’HARLEM DÉSIR, TÊTE DE LISTE DU PS EN ILE-DE-FRANCE

Aux dernières élections européennes, le PS avait obtenu près de 29%. Quel est votre objectif pour le 7 juin prochain ?

J’invite les citoyens à faire mentir les sondages: le PS doit obtenir le score le plus élevé possible et l’objectif est une majorité pour les socialistes européens à Strasbourg.

Dans les derniers sondages, vous êtes sous la barre des 20%. Si tel était le cas, quelles en seraient les conséquences ?

Nous ne sommes pas au lendemain de l’élection, aujourd’hui je suis pleinement dans la course pas dans le commentaire. Ces sondages varient mais ils doivent être une alerte pour les électeurs de gauche. L’Europe, c’est notre avenir. Les décisions prises au Parlement européen façonnent notre quotidien, notre modèle social, notre capacité à sortir de la crise et à bâtir un nouveau modèle de croissance. Donc, il faut mobiliser et ne pas se résigner à l’idée d’une abstention élevée. Si l’on veut peser pour une autre politique européenne, la seule force qui ait une capacité d’alternance à l’échelle européenne, c’est le Parti socialiste et ses alliés socialistes européens. La dispersion représente un risque important pour la gauche.

Le PS a un peu hésité sur la ligne à tenir dans la campagne: vote sanction contre Nicolas Sarkozy puis appel au vote utile pour changer l’Europe… Quel est l’enjeu principal de ce scrutin ?

Nous avons été les premiers à adopter notre programme: dès le 1er décembre 2008 à Madrid, le Parti socialiste européen (PSE) a adopté le manifeste avec des engagements et des propositions précises. Nous avons été les premiers à adopter nos listes et à entrer en campagne. Mais il est légitime d’appeler à sanctionner la politique de la droite, européenne et nationale, puisque c’est la même et que la droite est sortante au plan européen. Le PS est le seul parti d’opposition qui fonctionne avec deux moteurs: celui de l’opposition à la politique de Nicolas Sarkozy, que ce soit en France ou en Europe, et celui de la proposition.

Vous donnez tout de même le sentiment d’être pris en étau entre la gauche de la gauche et le Modem…

Le risque de dispersion des voix est toujours plus important lors des élections européennes. Il faut donc rappeler aux électeurs de gauche qu’il n’y a qu’un tour. Pour être efficace, il faut voter pour la seule force de gauche en capacité de peser à l’échelle européenne tout en émettant un message clair au plan national : le Parti Socialiste. Mais il est difficile de mobiliser les électeurs, alors que la visibilité du Parlement européen reste faible. Pourtant, pas une décision importante en Europe, pas une directive ne peut être prise sans le Parlement européen. Il vote également le budget et quand le traité de Lisbonne entrera en application y compris sur la politique agricole. C’est donc un enjeu majeur. Enfin, le Parlement élit le président de la Commission européenne qui, ensuite, a le monopole du pouvoir d’initiative pendant cinq ans. Ce sera son premier acte politique au lendemain des élections du 7 juin.

Parlons-en. Les socialistes espagnols soutiennent José-Manuel Barroso. Pas les socialistes français. Comment comptez-vous empêcher sa réélection ?

L’Europe a droit à l’alternance. Barroso a été un président de la Commission choisi par les gouvernements conservateurs et libéraux, parce qu’il était le plus petit dénominateur commun, qu’il ne bousculerait pas les Etats et qu’il avait soutenu l’intervention américaine en Irak. Si le Parti socialiste européen arrive en tête le 7 juin et permet à la gauche d’être majoritaire au parlement, Barroso ne pourra pas être reconduit. Même les socialistes espagnols et Zapatero, reconnaissent que, dans ce cas, il faudra présenter un candidat issu du Parti socialiste européen.

Quel sera alors votre candidat ?

Nous proposons que ce soit le président du Parti socialiste européen, le scandinave Poul Nyrup Rasmussen, un ancien syndicaliste qui a été premier ministre du Danemark.

L’une des propositions du PSE concerne la durée maximale du travail. Vous la souhaitez “décente, cohérente avec les droits à la santé et à la sécurité au travail et permettant un équilibre normal entre temps de travail et vie personnelle”. Les 35 heures de Martine Aubry ne font donc pas l’unanimité auprès de vos camarades européens ?

Les durées légales sont différentes d’un pays à un autre, ce n’est pas cela qui est en cause, mais le respect de la directive sur la santé et la sécurité qui a fixé un maximum horaire de travail hebdomadaire à 48 heures. Or les gouvernements, au lieu de supprimer les dérogations qui avaient été accordées à certains pays comme la Grande Bretagne veulent porter ce plafond à 65 heures par semaines. Nous n’acceptons pas que cette directive sociale soit démantelée. Il faut lutter contre l’Europe du dumping social qui détourne les citoyens de l’idée européenne. Souvenons nous de la directive Bolkestein, qui aurait permis à des entreprises travaillant dans l’espace européen de déroger au respect du droit social du pays où elles interviennent. Nous ne voulons pas d’une Europe qui organise la concurrence entre les systèmes sociaux en les tirant vers le bas.

Mais que doit-on entendre par ” durée décente” du temps de travail ?

La position des socialistes européens est le respect du plafond des 48 heures maximum de la directive temps de travail, qui s’applique d’ailleurs au code du travail en France, et dont la suppression représenterait un danger pour les travailleurs dans toute l’Europe et un risque de dumping social comme on le voit dans le transport routier.

Le manifeste du PSE propose aussi “l’instauration d’un salaire minimum décent…” sans plus de précision…

C’est la formule de l’Organisation internationale du travail: il s’agit d’un salaire qui permette au travailleur de vivre, de bénéficier d’une protection sociale, de faire vivre sa famille. Nous demandons l’instauration obligatoire d’un salaire minimum dans chaque pays, d’un niveau correspondant au minimum à 60% du salaire médian de ce pays. C’est une première étape vers un salaire minimum européen.

Combien cela représente-t-il ?

Cela représente environ le niveau du Smic en France. Plus largement, on ne peut avoir un espace économique et monétaire unifié sans aucunes règles sociales communes, sans Europe sociale, sauf à renoncer à notre modèle de société. Pendant cinq ans, la Commission européenne a joué de l’hétérogénéité de l’Europe élargie pour exercer une pression sur les pays où les niveaux de protection sociale, de salaires et même de fiscalité sont les plus élevés. Cette politique a dressé un mur de méfiance entre les sociétés de l’Est et de l’Ouest. Nous proposons donc une clause de sauvegarde sociale pour qu’aucune législation de l’Union européenne ne puisse menacer les droits sociaux acquis dans un pays donné. La logique des politiques européennes doit toujours être d’harmoniser vers le haut. Cette logique qui a prévalu pour la législation environnementale devrait aussi prévaloir pour la législation sociale.

Quand vous vous mettez autour d’une même table entre socialistes européens, vous êtes à peu près d’accord sur tout ?

Oui, sur l’essentiel et c’est ce qu’exprime le Manifesto.

Mais sur beaucoup de points, cela reste flou… N’est-ce pas le signe qu’il y a encore des différences entre socialistes allemands, scandinaves, espagnols…

Evidemment, en Europe, au sein de chaque grande famille politique, quelle que soit sa sensibilité, il existe des différences. Mais globalement, les conservateurs, ces dernières années, ont défendu l’idée que l’essentiel était de libérer les forces du marché et de lever les entraves à la circulation des capitaux. Les socialistes se sont retrouvés sur l’idée qu’il fallait, au contraire, plus de régulation dans l’espace économique et plus de convergence sociale. Et le Manifesto est le programme de loin le plus novateur, le plus audacieux et le plus homogène de toutes les forces politiques européennes. C’est d’ailleurs un acte de construction de l’Europe politique qui marque une nouvelle étape dans la vision commune des socialistes en Europe. On est loin de la séduction blairiste des années 90. On a tourné la page du social-libéralisme. La volonté du mouvement socialiste européen est d’apporter une réponse aux conséquences des politiques néo-libérales. Pendant cinq ans, la Commission Barroso nous a expliqué que l’Etat et la règlementation étaient le problème et que le marché était la solution. Le mot d’ordre était “moins légiférer”. Il fallait réduire toutes les entraves à la libre circulation des entreprises, des capitaux. Chaque fois que les socialistes européens ont fait des propositions pour réguler les marchés financiers, pour lutter contre les fonds spéculatifs (les “hedge funds”), l’évasion fiscale, les paradis fiscaux, le secret bancaire, chaque fois également que nous avons proposé des textes en faveur de l’harmonisation des droits sociaux, du renforcement des comités d’entreprises européens, etc, on nous a objecté que ces approches dépassées allaient grever la compétitivité de l’Union européenne. Depuis l’effondrement du système bancaire, tout le monde rosit un peu son discours. Mais la réalité du programme des conservateurs, c’est leur bilan, la directive Bolkestein, la directive “65 heures”, la mise en concurrence systématique des services publics.

Parmi vos pistes pour améliorer la régulation figure la limitation des rémunérations et primes des dirigeants d’entreprise qui doivent ” refléter les pertes comme les bénéfices”. Qu’est-ce que cela signifie ?

Dans toute l’Europe, les socialistes jugent qu’il faut limiter la rémunération des dirigeants, en particulier la part variable, et que, au moment où les entreprises restreignent l’emploi et contraignent les salaires, on ne peut accepter que leurs dirigeants s’octroient des parachutes dorés, des stock options…

Vous fixez à 60% du salaire médian, le niveau du SMIC européen. Quel serait le niveau souhaitable de la rémunération maximum ?

On peut avoir une discussion sur les plafonds de rémunération des dirigeants, et notamment la part variable, en fonction des résultats sociaux d’une entreprise.

Les socialistes européens sont donc unanimes sur le principe, mais pas sur le montant ?

Etablissons déjà le principe et laissons le soin à une majorité progressiste au Parlement européen d’établir une proposition.

Dans ce manifeste, vous parlez également de parachever le marché intérieur européen et de réduire les formalités imposées aux entreprises. Qu’est-ce que cela signifie ?

Il doit exister un équilibre entre l’achèvement du marché intérieur, la convergence sociale et la protection des services publics. Pour nous, la politique économique de l’Union a besoin d’une gouvernance bien plus forte pour coordonner les budgets nationaux, d’un budget européen renforcé pour avoir un effet de levier plus important en matière d’investissement dans les réseaux trans-européens, dans le soutien à la recherche et à l’innovation, dans l’orientation vers une croissance écologique, dont nous estimons qu’elle peut être créatrice de 10 millions d’emplois au cours des prochaines années. C’est un programme qui s’entend comme un tout. Gardons-nous de le découper par petit bout.

Mais que signifie « parachever le marché intérieur européen et de réduire les formalités imposées aux entreprises» concrètement ?

Cela signifie que nous ne sommes pas opposés à l’achèvement du marché intérieur. Mais, on ne peut pas traiter tous les acteurs économiques sur le même plan. Par exemple, pour ce qui est des services d’intérêt général, services publics, services sociaux, les règles doivent être différentes de celles du marché intérieur. C’est pourquoi nous proposons qu’il y ait une directive cadre sur les services publics. A partir du moment où on fait cette distinction, effectivement il faut favoriser la croissance des entreprises marchandes. Nous proposons notamment de donner aux PME, qui sont le principal employeur des salariés européens, un cadre juridique simplifié grâce à un statut d’entreprise européenne et un accès facilité à l’ensemble du marché communautaire, au financement et aux aides à l’innovation. Nous voulons soutenir en particulier l’innovatio écologique qui sera créatrice de millions d’emplois nouveaux. Il existe par ailleurs deux outils financiers que sont la Banque Européenne d’Investissement et la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement: il faut augmenter leurs fonds propres et donc leur capacité de crédit et permettre aux PME un accès simplifié à ces crédits.

Vous avez parlé de la croissance écologique qui pourrait créer 10 millions d’emplois dans les cinq ans. Comment la financer ?

Nous proposons un plan de relance coordonné, financé par un grand emprunt de 100 milliards d’euros pour investir dans les réseaux de transport propres, l’efficacité énergétique des bâtiments et des logements, les énergies renouvelables. L’Union européenne est la seule grande institution de type étatique qui n’utilise pas la capacité d’emprunt. Pour l’instant, elle ne peut utiliser que les moyens de la Banque européenne d’investissement, soit à peine 25 milliards d’euros. En tout cas, si la volonté politique existe, on peut doter l’Union de la capacité de lever un emprunt d’au moins 1% de son produit intérieur brut. Quand on compare à ce que font les Etats-Unis aujourd’hui pour la relance (plus de 5% de leur PIB), à ce que sont les recommandations du FMI (au moins 2% du PIB), ce serait bien le moins. Encore faut-il le vouloir ! Face à la crise, les gouvernements conservateurs se sont retrouvés incapables de coordonner une politique économique dynamique. Certes, il y a eu une réunion du G4 pour faire face au risque de l’effondrement bancaire, mais on ne peut pas régler cette crise en se contentant d’éviter les faillites bancaires. Et si on ne s’engage pas dans un plan de relance coordonné, il se passera ce que les instituts de conjoncture prévoit : les Etats-Unis sortiront plus rapidement que nous de la récession tandis que nous continuerons à subir la montée du chômage et les destructions d’emplois tout au long de l’année 2010.

Nicolas Sarkozy s’est fâché la semaine dernière contre la Suède qui prendra en juillet la présidence de l’Union et souhaite activer les négociations préalables à l’intégration de la Turquie. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Des conditions ont été posées à la Turquie, sur le plan économique, mais aussi démocratique - respect des droits des minorités, des droits des femmes, etc. Pour moi, la reconnaissance du génocide arménien sera aussi un signe d’une volonté de réconciliation avec l’Arménie et de l’adhésion réelle aux valeurs européennes. Chacun sait que les négociations engagées avec la Turquie dureront encore dix ou quinze ans. Il faudra également que l’Europe soit en capacité de faire face au financement de cette adhésion. Je n’accepte donc pas le double discours du président de la République qui, à Bruxelles, accepte que ces négociations se poursuivent et qui, en France, à la veille d’une campagne électorale, assure que « jamais nous n’accepterons que la Turquie entre dans l’Union européenne ». Il faut avoir une vision de long terme sur ce sujet et le regarder avec une profondeur historique. Je ne pense pas qu’il faille souhaiter que ces négociations échouent. On sait qu’elles seront longues, difficiles, mais c’est aussi une des ambitions de l’Europe que d’être un pont entre l’Orient et l’Occident et que de ne pas interrompre le processus de modernisation et de démocratisation de la Turquie. En même temps, cette question ne sera pas à l’ordre du jour des cinq prochaines années du Parlement européen. Il y a donc quelque chose d’assez médiocre et de peu responsable de la part du président de la République à sortir cet épouvantail à la veille de ce scrutin. Pour ma part, je souhaite que ce processus finisse par aboutir et je pense que la France n’a pas à l’interrompre.

Une victoire de la gauche au niveau européen vous semble-t-elle réellement possible ?

Evidemment. Aujourd’hui, 19 gouvernements sur 26 sont conservateurs en Europe. Ces gouvernements en général sont assez impopulaires, comme c’est le cas du gouvernement de Nicolas Sarkozy en France. Donc je ne crois pas que les citoyens vont exprimer majoritairement un blanc seing ou un soutien à ces gouvernements. Maintenant, l’enjeu est la participation, annoncée très faible dans beaucoup de pays. Nous nous battons pour que les citoyens se saisissent de ce rendez-vous électoral. Il faut leur dire que les 27 partis socialistes d’Europe se sont regroupés autour d’un programme commun. Et qu’ensemble avec leurs alliés Verts et les autres groupes de gauche ils constituent la seule force capable de faire barrage à la poursuite de la politique de Barroso. Mais pour que l’alternance ait lieu, il faudra une majorité PSE face au Parti Populaire Européen, dans la prochaine assemblée.
C’est ce qui sera regardé au soir du 7 juin.

Propos recueillis par Pierre Kupferman

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